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Compétitivité française : avis de pays en danger

Publié le jeudi 8 novembre 2012 , par Olivier Verhaeghe
Les débats sur la compétitivité de l'industrie française se justifient par la gravité de la situation mais ils doivent prendre la mesure du phénomène. Les oppositions simplistes (compétitivité-coût/hors coût, fiscalité sur les ménages/fiscalité sur les entreprises etc.) doivent être dépassées dans une véritable prise de conscience nationale. Les décisions politiques qui en découlent ne sauraient se limiter à des mesures immédiates, fussent-elles spectaculaires. La crise que traverse le pays met en jeu son poids dans le commerce mondial et donc finalement, son avenir-même.

Le rapport Gallois est donc « sorti ». A vrai dire, et sans rien altérer aux mérites de l’équipe conduite par l’ancien patron d’EADS, ses propositions rappellent celles d’un autre rapport, produit pour un autre gouvernement par une autre équipe pilotée par un autre ancien directeur de cabinet, Jacques Attali. En remontant plus loin, on ne manquerait pas de lui trouver des prédécesseurs, aux constats étrangement répétitifs et dont l’acuité n’a fait que se renforcer au cours des années : financement archaïque de la protection sociale, positionnement technologique insuffisant, modestie du tissu d’entreprises intermédiaires, instabilité juridique et fiscale frénétique…

Ce rapport a, hélas, une chance par rapport à ses devanciers : la détérioration de la situation ne peut plus être ignorée, voire dissimulée et il va donc bien falloir agir. Les débats qui ont précédé sa présentation ont mis en tête de « l’agenda » politique la question de la compétitivité. Par une analogie contestable avec les entreprises, on déplore la chute de la compétitivité française, en faisant généralement référence au déséquilibre de la balance commerciale du pays tout autant qu’à la succession de fermetures de sites français d’entreprises internationales. Le modèle sous-jacent est, comme souvent dans notre pays, celui de l’attractivité du « site France » : les charges sont trop élevées et la puissance publique trop dépensière, les entreprises internationalement mobiles – comme si toutes l’étaient – fuient de plus en plus ce pays qui regarde décidément l'investissement et l'économie de marché avec méfiance, n’y créant plus d’emplois ou les détruisant quand elles en ont sur place. De leur côté, les entreprises nationales ne parviennent plus à défendre leurs prix et donc leurs parts de marché, perdent du chiffre d’affaires et n’ont plus d’autre choix que délocaliser – comme si toutes le pouvaient – ou disparaître.

Le gouvernement a réagi à ce coup de semonce avec une réactivité et un volontarisme indéniables. On peut ne pas se satisfaire des mesures dédiées, déplorer la complexité et le manque de lisibilité du dispositif retenu (crédit d’impôt), on devra suivre de près leur exécution totale mais les chantiers qui s’annoncent (20 milliards de transfert sur les 30 attendus, coupes sombres dans la dépense, investissements d’avenir, soutien à la trésorerie, renforcement de l’appui-export, promesse de stabilité fiscale) sont de vraies réponses à la situation. Pourtant, il ne faut pas que le débat s’arrête maintenant et que l’action se limite à ces vertueuses décisions.

Le transfert de charges et les autres mesures du rapport et du plan gouvernemental en faveur de la compétitivité ont toutes leur intérêt mais croire que la solution aux problèmes économiques du pays sera réglée par ce basculement serait une erreur historique.

Le faux-débat sur les types de compétitivité

La disparition apparemment inexorable de la France des marchés internationaux – réduction de moitié ou presque depuis 1990 de son poids dans le commerce international, la plus dramatique après celle de la Grèce ! – pose sans aucun doute la question de la compétitivité de ses entreprises. Mais on aurait tort d’opposer les trop fameuses « compétitivité-coût » et « compétitivité hors-coût », en voulant incriminer le poids des prélèvements obligatoires ou le manque d’innovation des dirigeants d’entreprises. La production française a un problème de compétitivité globale et le scinder en deux fausses idées est se cacher la réalité. Faut-il donc qu’un débat national ne puisse échapper à la recherche d’un coupable facile ? Les entreprises industrielles françaises ne sont pas compétitives parce que leurs prix, à qualité équivalente, ne leur permettent pas de gagner des marchés ou de préserver leurs marges et ainsi de continuer à investir. Sauf à considérer que les chefs d’entreprises français sont, par nature, plus incompétents ou plus court-termistes que leurs concurrents allemands, italiens ou américains, il faut admettre que s’ils ne parviennent pas à générer davantage de qualité (innovation, design, services associés, adaptations aux besoins des clients), c’est faute d’en avoir les moyens. Le cercle vicieux est en place depuis longtemps et c’est ce système-là qu’il faut briser.

Renforcer la capacité d’innovation des entreprises, améliorer leurs conditions de financement en haut de bilan, développer les partenariats avec la recherche publique, améliorer l’appui à l’innovation seraient incontestablement des facteurs puissants de soutien de leur compétitivité mais les effets de telles mesures – toutes indispensables – ne se feront sentir qu’à moyen terme au mieux. Surtout, ces mesures ne concerneront jamais toutes les entreprises industrielles ni même la moitié d’entre elles. La réalité de notre tissu productif est celle d’un ensemble de très petites entreprises, dont les produits ne sont pas suffisamment différenciés pour s’adresser à des marchés étrangers ni, souvent, hors de leur propre région. Ces entreprises vivent pourtant une concurrence accrue, non pas de Chinois aux coûts de transport souvent dissuasifs, mais d’Italiens ou d’Espagnols, tous membres de la zone Euro et affamés de chiffre d’affaires pour pallier leurs propres difficultés. Faut-il attendre que la révélation de l’innovation et du grand export vienne à ces entreprises sans autre cadre que leur dirigeant, et qu’elles découvrent enfin la compétitivité hors-coût, la seule qui vaille ?

L’économie française n’a pas les moyens d’attendre. Le transfert de charges, surtout s’il est trop échelonné dans le temps, ne donnera peut-être pas de résultat significatif sur les parts de marché nationales. C’est même probable. Mais il peut suffire à sauver du gouffre une proportion considérable de petites et moyennes entreprises aux trésoreries étrillées et aux carnets de commandes plus vulnérables que jamais. La fragilité exceptionnelle de notre tissu productif est un résultat constant des analyses stratégiques d’entreprises qu’ID-Act a menées en 2012 (plus de 500) et cette tendance concerne des entreprises, qui il y a 2 ou 3 ans, s'appuyaient sur un modèle de différenciation marqué.

 

La défaite qui vient

Un indicateur n’est presque jamais évoqué dans le débat sur la place de la France dans le commerce international : le nombre d’entreprises exportatrices. Nous vivons pourtant un événement à peine croyable : depuis 2000, le pays a perdu 15 000 entreprises exportatrices, soit plus de 11% du « stock » au début de la décennie (source Les Echos, Douanes). Autrement dit, la France sort du jeu. Ces entreprises ne sont pas toutes disparues. Un grand nombre d’entre elles se sont recentrées sur leur marché national, en se spécialisant sur des niches de proximité, épargnées par les risques de l’export comme les mariniers le sont de la piraterie et des tempêtes… Mais comment conquérir un empire commercial avec des péniches ? Les entreprises de mécanique se sont ainsi repositionnées sur la maintenance industrielle, les transporteurs routiers sur la messagerie. Tant mieux pour elles puisqu’elles subsistent mais il faudra beaucoup pour qu’elles tentent de nouveau l’aventure de la compétition au nom de la patrie. Ces entreprises ne disparaîtront sans doute pas mais leur capacité à créer de l’emploi est proche du zéro et celles qui n’ont pu suivre cette stratégie ont souvent cessé d’exister.

La pire menace que cette crise fait peser sur la France n’est pas la perte d’emplois et encore moins le déséquilibre de ses comptes extérieurs, c’est la perte de substance. C’est de cette situation-là qu’il faut débattre, non seulement entre élus nationaux mais entre gouvernement et partenaires sociaux en charge du financement des protections collectives. Rien de durable, aucun redressement pérenne ne pourra s’appuyer sans accord de tous sur la nature et l’ampleur du mal : la France est en état de guerre économique et elle est en train de perdre la bataille. Elle a aujourd’hui besoin de s’unir, ce qu’elle fait trop lentement, puis de galvaniser ses troupes – les dirigeants d’entreprises indépendantes - et de leur donner les moyens de s’engager dans la bataille. Cela veut dire, en effet, réduire le poids des prélèvements sur la valeur ajoutée mais aussi poser les bases d’une compétitivité à long terme, dans un environnement stable. Cela veut dire aussi parler, publiquement et au sommet de l’Etat, de l’urgence de la situation, de la responsabilité historique que les entrepreneurs et les dirigeants d’entreprises auront dans la réussite ou l’échec du sursaut et de la confiance que le pays place en eux.

 

Quel trésor de guerre ?

Alors, où trouver l’argent ? En temps de crise, rien n’est plus normal que les réticences à répercuter le prix d’un transfert de charges sur la consommation (TVA, CSG). Pour éviter de pénaliser encore une demande intérieure très anémiée, rien ne serait pire pourtant que renoncer. La décision du gouvernement d’augmenter finalement la TVA, quitte à la réduire sur les produits de première nécessité est un choix audacieux, compte-tenu de la sensibilité de la question au cours des derniers mois. En réalité, comme pour la compétitivité, le débat actuel sur le financement du transfert de charges est entravé par le simplisme des arguments : réduire la dépense publique nuirait forcément à la demande publique, augmenter les impôts pénaliserait forcément la demande privée. Pourquoi voter si aucun choix politique n’est possible ?

Toutes les dépenses publiques ne mettent pas en jeu la rémunération d’agents publics ou de l’investissement et donc la demande intérieure. La simplification administrative sans même remettre en cause pour l’instant l’organisation territoriale du pays, l’amélioration de la gestion des personnels, la suppression de certains dispositifs d’aide sans aucun effet sur les décisions des entreprises, l’application plus rigoureuse des audits de la Cour des Comptes ou des évaluations de politiques publiques sont autant de gisements de gains de productivité qui ne remettraient pas en cause le service rendu à la société française.

Mais plus encore, l’obsolescence du système fiscal prive le budget de l’Etat et des Collectivités de recettes qui ne grèveraient pas la consommation ou la compétitivité. Le goût pour la rente, la peur du risque économique et une conception archaïque de la richesse ont conduit le législateur à créer ou laisser perdurer des exemptions aujourd’hui indéfendables. Ainsi, le coût fiscal de la détention de terrains nus constructibles, fût-ce en plein centre-ville, est tellement faible que l’on peut voir des parcelles parfaitement placées, laissées en friche pendant 10 ans avant que leur propriétaire ne juge les prix de l’immobilier suffisants pour sortir de sa torpeur. Ce laxisme fiscal est un des meilleurs alliés de la progression continue des loyers, même en période de crise. De même, les plus-values immobilières sont moins fiscalisées que les bénéfices d’entreprises industrielles, alors que l’on peut s’interroger sur la réalité du risque économique pour un acheteur de bien dans les grandes villes françaises aujourd’hui… Autre exemple, tellement révélateur de la vision française du patrimoine : les successions, en France, sont moins taxées que dans beaucoup d’autres pays européens alors qu’elles n’ont aucun lien avec la notion de mérite personnel (des héritiers, en tout cas) et de prise de risque. Inutile de rappeler la litanie des niches fiscales, à la mode il y a quelques mois, dont le moins que l’on puisse dire est que l’impact économique ne justifie pas toujours le sacrifice de l’argent public.

 

Nous saurons vite si le pays est parvenu à reconstruire un socle de compétitivité qui donne sa chance à ses entreprises et donc à sa population et à son avenir. Le prix en est moins le soutien du corps électoral que la refonte, trop souvent repoussée, d’un système de financement public dépassé par les mutations d’une économie ouverte. La place de l’économie française dans le monde et l’emploi peuvent y gagner tout autant que la justice sociale. Reste à partager une vision claire des priorités et des principes de décision et à dépasser les faux-débats et les oppositions forcées. Ce sursaut ne peut être que le résultat d’une volonté nationale et personne, pas même l’Europe, ne fera ce chemin à notre place. C’est une question d’avenir pour la société française, et celle de la volonté du pays d’exister et de peser.

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